Date de publication
5 janvier 2026
modifié le

"Plus qu'une fac" saison 2, épisode 5 : commencer ses études en prison

Découvrez chaque mois dans ce podcast une voix étudiante sur des choses importantes. Dans cet épisode, Élodie, aujourd’hui doctorante en psychologie, nous raconte comment elle a entamé sa licence alors qu'elle était incarcérée. 

L’Université Rennes 2, c’est bien plus qu’un lieu d’études. Dans chaque épisode de Plus qu’une fac, un ou une étudiante de Rennes 2 se confie sur ses choix, ses rencontres, ses peurs, ses envies… Sur ce moment de vie crucial où l’on commence à devenir soi-même. Formation, logement, engagement associatif et politique, etc. sont autant de thèmes abordés par le prisme de l’intime.

Aujourd’hui doctorante en psychologie, Élodie a commencé ses études dans un contexte particulier : celui d’une cellule de quelques mètres carrés, où il fallait négocier avec une co-détenue pour baisser le son de la télévision. Elle a accepté de nous raconter ce que c’est de faire une licence dans cette micro-société qu’est la prison. C’est une histoire de bouffée d’oxygène, dans Plus qu’une fac, le podcast des voix étudiantes sur des choses importantes. 

"Plus qu'une fac", S02E05
Contenu du texte déplié

[Musique du générique]

 

Voix off : Aujourd’hui doctorante en psychologie, Élodie a commencé ses études dans un contexte particulier : celui d’une cellule de quelques mètres carrés, où il fallait négocier avec une co-détenue pour baisser le son de la télévision. Elle a accepté de nous raconter ce que c’est de faire une licence dans cette micro-société qu’est la prison. C’est une histoire de bouffée d’oxygène, tout de suite, dans Plus qu’une fac.  

 

[Fin de musique du générique]

 

Élodie : La première année où je suis incarcérée, je ne fais pas d’études. Quand tu es incarcérée en tant que prévenue, c’est un statut un peu particulier, parce que tu vas être en maison d’arrêt : tu n’es pas condamnée, tu n’as pas encore eu ton procès. Tu es vraiment dans cette période d’attente et d’incertitude. Il y a, dans cette période, des personnes qui font des demandes de libération. Moi, je n’en ai jamais fait. Je savais pourquoi j’étais là et j’estimais que ma place, à ce moment-là, était en prison.

La première année est très fatigante. Tu découvres l’univers carcéral et tu es confrontée à ce qu’on appelle le “choc carcéral”. Tout le monde le vit différemment : certaines personnes sont dans un état de sidération, d’autres passent le temps en prenant des médicaments.
Moi, je ne me souviens pas tellement de ce choc, hormis que j’étais très fatiguée et que je n’arrivais même pas à me concentrer. C’était très compliqué.

Tu es à deux dans une cellule de 9 m². Forcément, tu n’es pas dans un environnement propice à te dire : « Je vais faire des études » ou « Je vais reprendre mes études. » L’idée, c’est surtout de sortir de la cellule, parce que, quand tu es incarcérée en tant que prévenue, tu n’as aucune liberté. Une surveillante vient ouvrir et fermer la porte de ta cellule pour des moments bien précis : distribution des repas, promenade, sport ou événement exceptionnel organisé dans la prison. Le reste du temps, tu le passes enfermée, en cohabitation avec une personne que tu ne connais pas, avec laquelle il faut réussir à composer pour que cela se passe bien.

Quand j’ai commencé mes études, je n’imaginais pas forcément passer une licence. Je me disais que je faisais des études surtout pour occuper mon temps, pour ne pas être inactive. C’est valorisé, évidemment, de faire des études en milieu carcéral. Il y a plusieurs niveaux : certaines apprennent à lire et à écrire, d’autres passent le bac. Et puis, certaines, comme moi, qui ont déjà le bac, se lancent dans des études supérieures. Je n’avais pas d’objectif particulier, hormis occuper mon temps.

On a un certain panel de choix, mais pas tant que ça. J’hésitais entre la sociologie et la psychologie. Ça fait cliché, mais c’est comme ça que ça s’est passé. J’avais vécu des choses avant la prison, et je me suis tournée vers la psychologie parce que je n’étais pas d’accord avec ce qu’on avait dit de moi. Je voulais comprendre par moi-même, avoir davantage de billes pour analyser la situation et être capable de répondre aux avis très tranchés que certains avaient sur ce que j’avais fait, sur ce que j’étais.

Mon entrée en psycho s’est donc faite sans attente particulière, si ce n’est comprendre comment eux pensaient pour m’analyser, moi.

[Virgule musicale]

Élodie : En prison, tout passe par l’écrit. Dès que tu veux aller chez le médecin, faire une demande particulière, consulter ton dossier judiciaire… il faut écrire. Ce qui défavorise toutes les personnes qui ne savent pas lire ou écrire, ou qui ne maîtrisent pas bien le français. Elles deviennent dépendantes de celles qui savent écrire, ou parfois des surveillantes qui les aident. Mais cela reste une fragilité : devoir confier à quelqu’un d’autre une lettre pour son avocat, ou pour sa famille, ce n’est pas anodin.

En prison, il faut comprendre que tu n’es rien. On te le fait sentir tous les jours : tu n’es qu’une personne à qui on ouvre la porte, qu’on fait descendre dans une cour de terre pour une heure, avant de la refermer dans sa cellule. Moi, j’avais certains avantages : je suis blanche, j’avais le bac, et donc la possibilité de faire des études supérieures. D’autres n’ont pas cette chance. Certaines, pourtant, commencent de zéro et progressent de manière impressionnante, passant du fait d’apprendre à lire au bac, puis aux études supérieures.

Je me percevais comme plutôt privilégiée, parce que j’arrivais avec certaines aptitudes qui facilitaient la reprise d’études. J’ai rencontré du soutien, notamment de la part de surveillantes qui m’encourageaient beaucoup et allaient jusqu’à m’apporter des livres, à discuter avec moi autour de mes cours.

Il y avait aussi un réel suivi de la part du personnel chargé de la scolarité en prison. Comme il n’y a pas tant de prévenues qui suivent des études supérieures, on bénéficiait d’une attention particulière. Les délais avant jugement sont longs, mais la plupart des prévenues ne sont pas censées rester assez de temps pour suivre une licence. Du coup, celles qui s’engagent dans cette démarche reçoivent un accompagnement précieux.

Du côté de l’Université Rennes 2, des personnes s’investissaient aussi beaucoup. Par exemple, une bibliothécaire pouvait aller chercher les livres dont on avait besoin, imprimer des documents, répondre à nos demandes. Il y avait aussi une personne chargée de l’enseignement à distance, très présente, qui venait souvent accompagnée.

Ces échanges avec des personnes extérieures étaient une vraie ouverture. Elles ne connaissaient pas nos histoires, n’étaient pas là pour juger. Elles apportaient des ressources, et c’était une bouffée d’oxygène. En prison, sans Internet, tout devient plus complexe : tu ne peux pas chercher une information en ligne, tout passe par un tiers. Alors, quand quelqu’un se démène pour te ramener un livre ou imprimer un article, tu es vraiment reconnaissante.

[Virgule musicale]

La salle de cours ressemblait à une grande pièce hybride, à mi-chemin entre bibliothèque et salle de classe, avec des tables, des chaises, quelques ordinateurs. Mais ces ordinateurs ne servaient qu’à du traitement de texte basique : pas d’Internet. Les livres disponibles n’étaient pas toujours à jour, ni forcément en lien avec nos disciplines.

On travaillait surtout par correspondance. En psychologie, par exemple, tu recevais des fascicules de plusieurs centaines de pages : psychologie cognitive, psychologie du développement, psychologie sociale… Tu ouvrais ces manuels en te disant : « Je n’y arriverai jamais ! » Le jargon était lourd, surtout sans cours en présentiel.

Tu étais seule face à ton manuel, à devoir décrypter par toi-même. C’est pour cela que l’appui extérieur comptait énormément : parfois, les personnes de l’université faisaient le lien avec les profs pour poser nos questions. J’ai eu une ou deux fois des réponses d’enseignants. Ça paraît anodin, mais pour nous, c’était énorme : tout à coup, un professeur prenait le temps de nous répondre, avec respect et bienveillance. Cela te replaçait dans une posture d’étudiante, pas seulement de détenue.

J’ai aussi bénéficié d’un tutorat avec une étudiante en psychologie, qui venait m’expliquer des notions, faire des exercices avec moi. C’était un moment précieux : quelqu’un de l’extérieur, volontaire, qui venait partager son savoir, c’était la preuve que nous n’étions pas complètement oubliées.

Après ces temps d’échanges, tu retournais en cellule. Là, c’était à toi de gérer ton travail, ton emploi du temps, ta motivation. Bien sûr, il y avait des créneaux dédiés pour la scolarité, mais la plupart du temps, tu travaillais seule.

Cela pouvait être compliqué : beaucoup de lectures à absorber, la cohabitation avec ta codétenue à gérer. L’une pouvait vouloir regarder la télé pour passer le temps — ce qui était compréhensible — pendant que toi tu voulais lire ton manuel. Et puis, le temps en prison est très particulier : long, étiré, fatigant. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, on ne se repose pas en prison.

La vie carcérale est épuisante. Tu es dans un espace réduit, avec une autre personne, derrière des barreaux, dépendante d’une surveillante qui vient ouvrir ta porte. Tous les jours se répètent : repas à 12 h 30, promenade à 16 h, retour en cellule… Le week-end, c’est encore plus long, parce qu’il n’y a pas d’activités.

Dans ce contexte, les examens deviennent l’un des seuls objectifs concrets. On savait qu’il y avait des épreuves à préparer, comme les autres étudiants : devoirs, examens sur table, dossiers à rendre… Même si parfois, c’était impossible à réaliser faute de ressources. Dans ces cas-là, des aménagements étaient trouvés, mais l’accès restait limité.

[Virgule musicale]

Quand tu arrives en prison, on te remet un petit livret d’accueil. Il explique les lieux stratégiques : le greffe, les casiers, l’organisation… Mais ce qui m’a le plus marquée, c’est un passage où la délation est encouragée. On t’explique que ta peine peut être réduite si tu donnes des informations sur d’autres détenus. Ça m’a fait un choc. On parle beaucoup de rédemption, de réflexion sur ses actes, et en même temps on t’incite à dénoncer. Cela donne une idée très particulière de ce que peut être la prison.

En psychologie, le domaine qui m’a le plus attirée a été la psychologie sociale : comprendre comment les groupes fonctionnent, comment les individus s’influencent, comment émerge un leader, pourquoi certaines personnes se conforment… Ces notions étaient totalement nouvelles pour moi. Dans le contexte carcéral, cela prend une résonance particulière. La prison est une mini-société, avec ses hiérarchies, ses codes, ses strates d’autorité. La psychologie sociale m’a permis de mettre des mots sur ce que j’observais chaque jour, et de prendre du recul.

Quand je suis arrivée à la fin de ma peine, j’aurais pu demander une libération anticipée. Mais je ne l’ai pas fait. J’ai préféré rester pour finir ma deuxième année de licence : sinon, je savais que je ne la terminerais pas. Avec le recul, rester volontairement en prison pour terminer ses études, c’est particulier. Mais je ne regrette pas.

À la sortie, la préparation se faisait avec les SPIP (services pénitentiaires d’insertion et de probation). Leur travail est difficile, notamment pour trouver rapidement des logements. Beaucoup de femmes sortent avec leur baluchon et se retrouvent sans solution. Moi, j’ai eu la chance d’avoir ma famille. Sans elle, j’aurais probablement été à la rue. Je n’avais rien projeté, pas d’objectif précis. Je venais de finir ma deuxième année de licence, alors je me suis dit : pourquoi ne pas continuer ? C’est dans ce contexte que je me suis réinscrite à l’Université Rennes 2, et que j’ai pu continuer mes études à l’université.

[Musique du générique]

Voix-off : Plus qu'une fac c'est un podcast de l'Université Rennes 2 réalisé par le service communication, enregistré à radio C Lab notre partenaire. Dans le prochain épisode, Elodie nous parlera de sa sortie et de sa reconstruction, dans laquelle ses études ont joué un grand rôle. Abonnez-vous pour ne pas le manquer. 

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